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Sur le trottoir, devant le magasin, Clint se dandine tout en triturant un morceau de papier dans la poche gauche de sa veste. C’est une lettre de Cassius qu’il a reçue y a plus de six mois et qu’il conserve précieusement. Il avait jamais répondu parce qu’il avait pas eu le courage de se décider à le faire.
Dans cette lettre, Cassius lui disait qu’il avait récupéré la précieuse guitare. « Un coup de pot », disait-il. « Même, qu’y a l’étui avec … ». Y disait aussi qu’il lui expliquerait comment elle était arrivée là, l’orpheline. Il pouvait venir la reprendre quand il voulait.
Lorsqu’ils s’étaient connus, Cassius était boxeur. Clint l’avait rencontré du côté de Chicago quand il frottait les cases de son manche aux grilles d’accords qui se faisaient par là-bas. Il se produisait dans une boîte huppée, en première partie d’un guitariste noir nommé Wes… Wes QuèqueChose, comme un nom de général ou dans le genre. En tout cas, un nom qui sonnait français. Sûr, il devait venir du Sud, de Louisville ou de New Orleans. Mais qu’importe. Sans Wes, Clint n’aurait peut-être pas rencontré Cassius.
Un jour, le Wes en question était entré dans le honkey tonk un peu crade où Clint jouait. L’était venu boire une bière, un drôle de béret sur la tête. Clint finissait juste « Hoochie Coochie Man » et enchaînait sur « Five Long years ». Wes, accoudé au bar, le fixait, immobile. Mais y avait pourtant quelque chose d’imperceptible qui l’habitait, comme le souvenir d’un bercement.
Le dernier morceau fini, Clint essorait le fond de Bourbon du verre très souvent rempli pendant la soirée avant d’aller pisser le trop-plein de son amertume dans l’immonde urinoir réservé aux artistes en arrière-scène. La distillerie finale des émotions et des sentiments que les musicos avaient brassés pendant leur apparition en public. Tout être humain doit passer par les latrines de temps en temps avant de pouvoir continuer sa vie de minable, de quidam ou de seigneur. Peut-être la seule véritable égalité : celle de la vessie.
Clint va pisser. « Hé, mec ! » Il se retourne. Wes est là, un petit bristol à la main. « J’aime bien c’que tu fais. Tes standards puent le bouseux mais tu les joues bien. J’ai besoin d’un vrai guitariste pour chauffer la salle avant mon concert. A cette adresse, sur la carte ! Demain midi ! Soit pas en retard. Tu signes le contrat et tu joues le soir même. A demain. Et t’avise pas de progresser. Faudrait pas que tu me piques la vedette ! » dit-il en riant. Et avant de sortir, il chante et crie : « I’m a Hoochie Coochie Man… Putain, ces péquenots, y me font mourir de rire ! »
Clint jouait maintenant chez les grands. L’était bien payé parce que Wes avait engueulé le tenancier: « j’veux pas que ce plouc aille se produire ailleurs. C’est le seul que je connaisse qui sache jouer des morceaux ringards avec un toucher be-bop. Laisse-le partir et tu vas pleurer ta recette qui dégringole. Ton public suivra ce qu’il connaît déjà et suivra celui qui le joue. Faut qu’il reste, ce type. J’ai besoin de lui. Je l’écoute et je me retrouve. Je suis be-bop mais je veux pas devenir martien.»

Tous les soirs, Clint restait écouter Wes. Et une nuit, ce grand gaillard de Cassius était entré dans la salle avec la dégaine conquérante du champion qui vient de gagner un combat. L’avait la tronche boursouflée, un costume à veston croisé dont le tailleur avait eu du mal à réussir la coupe. Faut dire qu’avec un gabarit pareil, difficile de concilier la taille, la longueur des bras et des jambes, le diamètre des muscles, l’encolure trapue, le torse comme une grosse caisse. Ce type était une araignée poids lourd dont la carrière ne lui permettait pas encore de s’offrir le meilleur du sur-mesure.
Et cette araignée de cent huit kilos adorait le blues. Clint, lui, aurait aimé boxer mais il avait peur pour ses mains. Ils avaient donc fait un bout de chemin ensemble.
Un soir, Wes était au solo et quatre types s’étaient pointés, le sax en bandoulière. Clint avait reconnu Charlie qui venait régulièrement taper le bœuf. Les trois autres saxos blancs devaient être de passage. Ça avait donné une jam qui avait embrasé la nuit.
Cassius avait jubilé. Après la fermeture du club, quand les habitués buvaient un dernier verre pour tuer les dernières minutes de leurs solitudes, Clint lui avait tendu une guitare. Cassius lui avait vite rendu, craintif. L’avait peur de la casser comme un cure-dent. Quand on lui avait proposé la contrebasse, il était parti de fou rire. « J’ai l’impression de jouer de la mandoline ! » Il avait essayé de chanter : pas mal. Clint s’était dit qu’y avait peut-être quèque chose à creuser. Mais pour le moment, Cassius était absorbé par la préparation d’un combat. Pas la peine d’essayer de construire quoique ce soit d’autre. (Lire la suite…)
juin 27th, 2008
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Clint se dandine sur le trottoir. Il regarde un magasin et son enseigne en lettres dorées sur fond pourpre : « Cassius’ PawnShop ». Une boutique de prêteur sur gage. D’ailleurs, toute la rue est occupée par des monts-de-piété. Mais il reste planté devant celui de Cassius. Ses passagers l’attendent dans la voiture.
-« Merde, y fait quoi, Clint ? » demande Darna.
-« Ch’sais pas ! » répond Martha qu’a pas quitté son air de rosière offensée depuis le matin.
Thélonious éclate de rire, d’un bon rire, celui de la réjouissance :
-« Merci, oh Seigneur ! Clint va récupérer sa guitare. C’est un jour béni pour celui qui a souffert et qui choisit de laisser sa souffrance sur le bord du chemin ! »
-« Ça y est ! Le Jugement Dernier est arrivé. Voila que les morts se lèvent pour prêcher ! » s’exclame Martha.
-« Mais pourquoi l’est planté là su’le trottoir ? Y m’agace ! On dirait qu’il a un rencard et qu’on lui a posé un lapin » s’énerve Darna.
-« Bingo ! Enfin, presque ! » répond Thélonious. « En fait, c’est lui qui a posé un lapin à sa guitare, et depuis trop longtemps. Parce qu’il ne pouvait plus en jouer, parce qu’il détestait ce qu’il était devenu, il l’a délaissée. Et maintenant, il a peur des retrouvailles. »
-« Putain, qu’est-ce que tu veux qu’il en fasse, de sa guitare. Estropié comme il est, y pourra jamais s’en resservir. C’est fini pour lui ! Y pourra plus jamais en jouer ! » crache Martha.
-« Qu’est-ce t’en sais de ce qui peut se passer ? T’es dans les secrets du Seigneur ? T’as trop tendance à décider du destin des autres. Qui tu es, toi ? Tu te prendrais pas pour la main armée de la justice divine ? »
Martha éclate de rire.
-« Putain, mon pauvre Thélonious, Tu dois avoir la cervelle qui dégringole. Ton Seigneur par-ci, ton Dieu par-là… Tu pues la bondieuserie et la peur. Tes foutus pieds doivent sacrément s’approcher de la fosse du cimetière. On dirait… »
-« Martha ! Assez ! » implore Darna.
-« On dirait qui, Martha ? » dit Thélonious en se retournant vers la place arrière du cabriolet où sa sœur se rencogne sachant qu’elle a été trop loin.
-« On dirait qui ? Notre père ? Notre père le pasteur, celui qui souriait le dimanche à la messe quand ta voix montait au-dessus de toutes les autres ? Celui qui trouvait que ma voix n’était pas assez nègre pour être celle d’un noir ? Celui qui m’a ordonné de faire autre chose que chanter parce que ça t’était réservé ? Celui qui t’a chassée quand il a su ce que tu chantais, où tu le chantais et d’où venaient ton répertoire ? Je connais trop ta vie. Ne décide pas de la mienne. Même si ça te dérange, Clint va revivre. C’est pas parce que t’es finie qu’il ne va pas rejouer. Et Darna n’est pas obligée de chanter tes reliquats de plumard. ” (Lire la suite…)
juin 12th, 2008
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Allongé sur son lit, Thélonious sourit. La fenêtre de sa chambre est grande ouverte. Il écoute le bruit des rafales de pluie sur le feuillage. Il y cherche un rythme. Il a toujours cherché un rythme dans tous les sons qu’il a entendus.
Comme ceux du chantier au bout de la 32ème, quand il vivait à New York. Y avait le staccato intermittent des marteaux piqueurs avec, pour basse, moderato, le ronflement du moteur diesel de la pelleteuse rouge. Quand c’était Art qui la conduisait, ça sonnait bien. Ce Art, un véritable artiste ! Il savait combiner le souffle du moteur, les ptits coups d’accélérateur et la force du bras hydraulique. Quand le godet forçait, il libérait la pression, le régime reprenait son ampleur d’au moins une quinte. Alors il remettait le bras au travail, et la quinte redescendait sans arpège.
Y avait aussi une équipe qui enfonçait des barres métalliques, allez savoir pourquoi ! Y z’étaient quatre qui tapaient à coups de masse successifs sur la tête des pieux. Leurs frappes étaient si enchaînées que c’était une rafale continue de cliquetis aussi rapides que ceux des marteaux piqueurs, mais plus aigus, une octave et demie au-dessus. Clé de Sol, mesure 4/4, quatre double croches par temps, seize double croches par mesure. Un jour, Thelonious avait entendu ça quand les types d’un cirque plantaient des piquets pour dresser le podium. Le soir même, à l’échauffement, il avait fait courir et glisser ses chaussures sur la grande plaque d’acier saupoudrée d’un sable très fin qui mettait en valeur le moindre contact. Marteler ne suffit pas, crisser donne du liant. Un peu comme le son parasite du doigt du guitariste qui glisse sur la corde afin d’attraper la note suivante. C’est pas sur la partoche mais c’est si humain.
Le rythme du chantier était aussi ponctué par les sourds grondements des camions qui attendaient leur tour pour livrer. Les moteurs ronronnaient comme d’énormes félins somnolents, avec un hoquet périodique, clé de Fa, mesure 4/4 trois noires un soupir, avant de rugir et grogner en allant déverser le béton dans les tranchées qui avaient éventré la rue.
Thélonious sourit toujours. Parce que personne n’a compris quel est son instrument à lui. Charlie n’est rien sans son sax, Clint n’est rien sans sa guitare et encore moins sans ses doigts. Par contre, Darna est un peu comme lui. Son instrument, elle l’a toujours avec elle : sa voix. Mais attention à l’angine. Lui aussi, son instrument le suit. Et il n’a pas besoin de ses chaussures de claquettes, comme Clint de sa guitare ou Charlie de son sax. Non, son véritable instrument, ce sont ses oreilles. Bien sûr, attention aux otites. Mais c’est un truc de gamin. A son âge !… (Lire la suite…)
juin 7th, 2008
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Clint peut enfin souffler. La môme s’était occupée de coucher Martha et Thélonious dans leur chambre. Y z’avaient pas sommeil et se chamaillaient comme des gamins qu’avaient du mal à se mettre au lit après une journée passionnante. Sauf que les gamins en question ont plus de quatre-vingt ans. Et comme y z’ont pas pris de cachet de la journée, ça les perturbe, forcément. Darna avait réussi à les calmer avec une ferme douceur malgré la remarque vacharde de Martha.
« Drôle de môme, cette Darna ! » se dit Clint. Comme si elle était venue au monde ko et se mettait à naître un genou au tapis pour récupérer pendant qu’elle est comptée. Une môme qui vaut sûrement son pesant de dollars.
Maintenant que tout est en ordre, il est calé dans le fauteuil du perron couvert. Chouette bungalow ! Le fric de Charlie rend cette escapade confortable. A l’époque où Clint traînait dans le coin, il regardait avec envie les richards qui s’arrêtaient là. Y avait de la musique et des rires qui fusaient des bungalows du parc. Il aurait voulu s’approcher pour mater. Mais y avait des chiens et des vigiles qu’avaient la matraque encore plus féroce que celle des flics du comté. En ce temps-là, il ne savait jamais où finir la nuit. Et c’était rarement au sec qu’il se réveillait.
Mais aujourd’hui, c’est lui qui regarde sans inquiétude la pluie tomber à verse et qui respire la bonne odeur de terre mouillée après une journée de fournaise, une bouteille de Jack Daniels pour lui seul, des cigarillos à portée de main. Et des allumettes. Pas un de ces foutus Zippo qui empeste l’essence et gâche le bon tabac avec des effluves de station service.
Le problème avec les allumettes, c’est qu’il a du mal à les frotter avec ses doigts estropiés. Putain de doigts, et surtout, saloperie de ces Hillbillies du Ku Klux Klan. Pas la peine d’être irlandais et catholiques pour être aussi fumiers. Sûrement les descendants de ceux qui étaient tombés sur Clifford, l’ouvrier agricole noir de la ferme d’à côté, celui qui lui avait fait débuter la guitare quand il avait dix ans. Dès qu’il rentrait de l’école, il courait à la grange où il savait trouver Clifford, rangeant le matériel sa journée finie. Clint revoit encore la fourche à foin dont le manche était si lisse, poli par les callosités des mains.
Quand le gamin arrivait, Clifford laissait tout tomber et s’installait entre les murs de bottes de paille. Il lui tendait cette guitare faite spécialement pour le p’tit par un vague cousin, luthier itinérant. Manche un peu étroit pour que les doigts gauches d’un enfant puissent mieux barrer. Forcément, les cordes étaient plus proches et ne pardonnaient aucune erreur de la main droite. Mais Clint était vif et précis. Et il allait encore progresser. D’autant que les cordes rapprochées permettent des enchaînements plus rapides. Ça lui plaisait à Clifford car il sentait comme un frémissement dans les morceaux qu’il entendait ces temps-ci. Les façons de jouer allaient changer, les goûts aussi. Et il voulait que Clint soit au rendez-vous. Cette guitare, deux semaines de gages, elle lui avait coûté. Merci le cousin !
Clint était fasciné par cette caisse aux formes peu communes. Déjà, à l’époque, y avait pas beaucoup de guitares où une échancrure permettait à la main de descendre très bas sur le manche. Et surtout, c’était la rondeur et le volume du son qui l’impressionnaient. Clifford lui avait montré l’arrière bombé de la caisse :
- « Tu vois, c’est pour ça que les notes vont loin. C’est comme des mains jointes pour former une coupe qui porte les sons et les aide à s’envoler. Mais n’oublie pas. C’est toi qui penses ta musique. Si t’as rien de bon dans la tête, rien de bon ne sortira. Pense ce que tu joues. Tes doigts feront le reste si tu les as fait travailler ».
Le reste, pour l’instant, c’est l’horreur qui l’avait fait. Clint n’avait plus de doigts droits. Et Clifford avait été retrouvé mort, lynché et pendu au grand chêne près de la grange. Même, ils l’avaient empalé avec le manche de sa fourche à foin.
Cette nuit, il pleut sur la Géorgie. Mais Clint sait que toute la pluie du monde ne pourra jamais laver certaines choses. (Lire la suite…)
juin 1st, 2008
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-« Ben dis donc ! » dit Martha quand Darna s’assied à côté d’elle.
-« Quoi ? »
-« T’es bien vue. Clint t’a parlé ! L’est plutôt du style silencieux depuis que des Hillbillies lui ont fracassé les doigts de la main gauche. S’en est jamais remis. Faut dire que c’est dur pour un guitariste de placer des accords sur le manche si les doigts sont bousillés. Avec la droite, tu peux toujours te rabattre sur le médiator. Et encore… T’as vu les doigts de sa gauche ? On dirait des chitterlings, les saucisses blanchâtres que mon oncle faisait griller quand lui et les siens avaient fini une parcelle de coton. J’ai jamais pu savoir ce qui sentait le plus fort. Les andouillettes ou les aisselles des types qui avaient transpiré toute la journée.
Ben, Clint, ses doigts de la gauche, y sont aussi mous que des saucisses. Pas moyen de plaquer un accord barré. »
-« Pourquoi y lui ont fait ça ?
-« Les Hillbillies ? Bah, y avait un tournoi de guitare. Uniquement des musiciens bien blancs qui jouaient du country bien blanc aussi. Clint était en finale. Pour surprendre son concurrent, l’est parti en impro sur « Sweet Georgia Brown ». Au bout de trente secondes, l’a reçu des volées de bouteilles de bière, des péquenauds se sont jetés sur lui et l’ont mis à terre. Les uns lui tenaient le poignet gauche au sol pendant que les autres lui fracassaient les phalanges à coups de talon. « Pour plus que tu joues des cochonneries » qu’y disaient. L’a jamais récupéré de sa main, Clint. Et encore moins d’avoir été estropié par des musiciens. »
-« Je comprends pas qu’ils aient fait un truc pareil ! (Lire la suite…)
mai 6th, 2008
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-« Martha, où on va ?
-« Du coté ensoleillé de la rue.»
-« Je comprends pas. »
-« Je sais. C’est pour ça que tu es là. Pour comprendre. »
-« Mais à quel endroit on va ? »
-« Quelque part, en Géorgie. C’est Clint qui conduit. C’est sa voiture. C’est lui qui décide par où on passe pour rentrer à la maison. »
Martha et Darna sont assises à l’arrière. Thélonious est à l’avant, la main gauche sur la tête pour maintenir son chapeau de paille, la main droite appuyée sur sa canne. Les décapotables ! Dans les virages, il a du mal à ne pas s’affaler sur Clint. C’est pas que le chauffeur conduise brutalement, mais l’est tellement maigre, le Thélonious, et ses articulations sont si douloureuses qu’il ne peut résister au moindre virage. Un fétu de paille transporté dans un bocal à poisson rouge. Ballotté.
Darna s’avance sur la banquette, pose les coudes sur les sièges avant.
-« Clint, on va où ? »
-« Chercher ma guitare. »
-« L’est où ? »
-« Là-bas. »
-« Où ça, là-bas ? »
Clint souffle, agacé.
-« A Hicktown. Tu connais ? »
-« Non. »
-« Alors arrête de poser des questions si tu peux pas comprendre la réponse. Tais-toi. Tu m’empêches de conduire. »
Malgré tout, Darna parvient à demander : « On arrive quand ? »
-« Quand il pleuvra. D’ailleurs, ça se couvre. On approche. Darna, tu m’aides à couvrir la voiture. » (Lire la suite…)
mai 1st, 2008
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Ça fait un moment qu’ils roulent.
Darna voit défiler les pancartes, sans savoir où ils vont. D’ailleurs, ce matin, elle a l’impression de ne rien comprendre. Un peu comme un lendemain de cuite. Pourtant, hier soir, elle s’était couchée sobre. Et seule. Elle avait mis longtemps à s’endormir. Il faisait si chaud et si humide.
Elle s’était tournée et retournée dans le lit en pensant à ce qui l’attendait. Tout ça lui semblait irréel. Partir… Elle en avait souvent rêvé, elle y avait parfois pensé, mais d’ici à le faire ! Dès qu’elle imaginait comment elle devrait s’y prendre, une grande lassitude l’envahissait. Et ça se terminait immanquablement dans son lit. (Lire la suite…)
avril 26th, 2008
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- « Alors, t’as parlé avec Charlie ? » dit Martha.
- « Parlé, c’est beaucoup dire. M’a dit qu’y fallait que j’aille chanter ailleurs, qu’il fallait que je change de répertoire et de fringues. Et y m’a fait remettre un gros paquet de fric par Nick. »
- « L’a raison, Charlie. Faut que tu te tires d’ici. Toi, Thélonious et moi aussi. Faut que tu te tires d’ici et que tu nous emmènes. »
- « Pourquoi ch’ferais ça ? »
- « D’abord, parce que Charlie t’a donné du fric pour le faire. Et à part les putes et les politiciens, y a pas grand monde qui prend le fric sans faire le boulot qu’on leur a demandé. Quoique y a des putes qui ont bien plus de conscience professionnelle que les politiciens. Ou que les prédicateurs, aussi.
Et puis, je pense à toutes ces partitions griffonnées qu’y a chez nous. Ben oui ! Mes anciens amoureux ! Chaque fois qu’un me larguait, il me laissait quelques partoches en guise d’adieu. Je trouvais ça sur la commode de la chambre. Y avait toujours un chandelier en bronze pour adosser le papier bien en vue. D’ailleurs, y a toujours eu des chandeliers en bronze dans tous les hôtels où je descendais.
Pas de lettre d’adieu, pas de justification, mais des portées noircies. Je les mettais sous pli et les envoyais chez nous. Y a des bonnes femmes qu’auraient trouvé ça poétique. Moi, je trouvais ça lâche. Aucun ne m’a jamais dit pourquoi il ne restait pas jusqu’à ce que j’me réveille. Pas même la reconnaissance du bas-ventre, ces fumiers ! Mais bon, j’ai pas dû rencontrer les hommes qu’il fallait.
Enfin, toi qui cherche un nouveau répertoire, ça devrait te plaire ! Y en a des dizaines de thèmes, chez nous! Faut dire que j’ai beaucoup donné de ma personne. J’ai jamais eu l’occasion ni le courage de profiter de mes cadeaux d’adieu. Si tu veux, ils sont à toi. Mais tu dois nous sortir de ce trou. Je ne veux plus de médicaments, mon frère non plus, quoique lui, il en aurait bien besoin. Et toi, il faut que tu arrêtes de picoler et de geindre en silence. Je veux qu’un jour, tu t’avances sous des projecteurs bien blancs, devant un vrai public et que tu chantes ce que je n’ai pas eu l’occasion de chanter.
C’est sûr que tu le feras moins bien que ce que j’aurais pu le faire, mais au moins, ça sera fait. »
- « Mais comment on va faire pour partir d’ici ? »
- « T’inquiètes pas. Y a Clint. »
- « Qui c’est, Clint ? »
- « Me dis pas que tu le connais pas ? C’est ce grand type dégingandé qu’est parfois au pub. Toujours un cigarillo au coin de la bouche. Celui qui t’a bien dépannée, la nuit où t’as failli passer à la casserole du fils du shérif. Tiens, çui là, c’est vraiment un tordu. T’aurait dû lui couper les couilles à raz du pubis ».
- « J’avais oublié mon rasoir couteau. »
Martha lève la tête vers le ciel et part de rire.
- « Tant mieux ! L’aurait saigné comme un goret et t’aurais dû faire nettoyer ta robe.
Elle tousse d’avoir ri et redevient sérieuse. (Lire la suite…)
avril 20th, 2008
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Les talons hauts de Darna claquent sur les trois marches carrelées qui mènent de la galerie à la pelouse. Toutes les chaises d’osier sont tournées vers la plaine monotone en léger contrebas.
Une vue apaisante, selon la directrice de l’établissement qui veille comme une forcenée sur la tranquillité de ses résidents. Sérénité cruciale pour eux et surtout pour elle. S’ils étaient agités, faudrait qu’elle engage du personnel et les bénéfices seraient moins grassouillets. Car elle a des frais, c’te bonne dame. Ses déplacements professionnels à San Francisco lui coûtent de l’argent. En particulier, ces jeunes hommes qu’elle invite dans sa suite d’hôtel. Leurs services sont coûteux. Surtout ceux des hispaniques, les plus délicatement pervers. Mais elle les trouve si beau, ces latin lovers, et surtout infatigables. Pourtant, vu son âge, ça doit pas être facile pour eux. D’ailleurs, les tarifs augmentent au rythme de son vieillissement.
Donc, pas question de frais supplémentaires en personnel ni de perdre un résident avant que la mort s’occupe de l’embarquer. D’où paysage apaisant, pilules, repas équilibrés mais assez copieux pour inciter à de longues siestes. Un savant dosage entre un cholestérol raisonnable et une somnolence prolongée. (Lire la suite…)
avril 15th, 2008
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« Fais chier. Pourquoi y mettent du gravier dans les allées quand on a des talons hauts ? »
Darna s’est mise sur son trente-et-un pour rendre visite à Martha. Elle veut donner une image de femme à celle qui l’a tant été. Charlie avait bien joué le coup. S’il lui avait juste conseillé de quitter la ville, elle n’aurait pas bougé. Mais Martha est au courant. Toute gamine, Darna l’avait tellement admirée quand elle chantait à la messe. Elle doit écouter ce que la swingueuse retraitée veut lui dire.
« Cherchez quelque chose ? » (Lire la suite…)
avril 8th, 2008
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